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Chaos à Washington (info # 010402/10)
Par Sébastien Castellion

Jeudi 04 février [02:38:00 IST]

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© Metula News Agency

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Le gouvernement américain est confronté à une crise grave sur plusieurs fronts.

 

En diplomatie, la politique annoncée il y a un an par le Président Obama – lancer une offensive de charme auprès des puissances hostiles pour trouver un accord mutuel sur la conduite du monde – a définitivement échoué.

 

L’Iran et le Venezuela restent des ennemis ; la Chine reste un rival stratégique, qui a délibérément fait échouer la conférence de Copenhague et qui utilise sa créance gigantesque sur l’Amérique pour faire pression sur sa politique de droits de l’homme et ses livraisons d’armes ; la Russie négocie un traité de réduction des armes nucléaires qui est dans son intérêt (les armes russes sont plus anciennes que les américaines et devront donc de toute manière être démontées) mais ne se montre coopérative sur aucun autre sujet.

 

Plus personne ne fait même semblant de croire que la politique d’ouverture d’Obama réussira un jour.

 

En économie, les Etats-Unis sont devenus une zone à chômage élevé – plus élevé qu’en Europe, ce que l’on n’avait pas vu depuis bien des décennies. L’explosion de la dette publique, sous l’effet de mesures « anticrise » initiées fin 2008 par le président Bush, puis nettement aggravées par son prédécesseur, a peut-être limité la casse dans le secteur financier ; mais elle a totalement échoué à « stimuler », comme on le dit à Washington, l’activité et l’emploi.

 

En politique intérieure, les électeurs indépendants (centristes) ont presque totalement déserté le parti Démocrate au pouvoir. Ce mouvement de masse a provoqué une défaite historique pour ce parti dans le Massachusetts et annonce, s’il n’est pas renversé, une série de victoires Républicaines tout aussi spectaculaires à travers tout le pays lors des élections législatives de novembre prochain.

 

Cela dit, une crise, cela peut arriver à toutes les organisations. L’équipe dirigeante se réunit autour de son chef, on identifie les causes des dommages subis et leur gravité, puis on décide les changements de stratégie et de personnels qui seront nécessaires pour repartir. Le chef lui-même doit, ensuite, faire passer les quelques messages qui permettront à tous les intéressés de comprendre quelle est la nouvelle direction et de reprendre espoir.

 

Si cet exercice est bien fait, une organisation peut sortir victorieuse même d’une crise dramatique, comme ce fut le cas pour le gouvernement britannique après Dunkerque. Si, en revanche, le chef montre qu’il n’a pas compris le problème ; s’il refuse de le voir ou de prendre la moindre mesure sérieuse ; alors, les autres comprennent qu’il n’y a plus d’espoir.

 

Cela ne veut pas dire qu’ils se ruent immédiatement vers la sortie. Simplement, ils intègrent dans tous leurs calculs le fait que l’équipe en place va inévitablement échouer et qu’ils doivent se préparer à la situation qui en résultera.

 

Autant dire que les deux grands exercices politiques annuels qui devaient rythmer les huit derniers jours – le discours du Président sur l’Etat de l’Union, le mercredi 27 janvier, et la présentation du budget 2010, lundi 1er février, étaient attendus avec une certaine anxiété par les Démocrates.

 

Le discours sur l’Etat de l’Union, prononcé chaque année devant les deux Chambres réunies du Congrès et les principaux corps constitués, était pour le Président Obama une occasion parfaite pour montrer qu’il comprenait la gravité de la situation, fixer une stratégie de sortie de crise et rassurer sa base. C’était l’occasion de mettre le talent oratoire (que beaucoup lui prêtent) au service d’une des missions les plus importantes de tout chef.

 

Mais au lieu d’ouvrir une nouvelle vision, de donner une nouvelle impulsion, le Président a semblé entièrement occupé à boucher les trous d’eau qui criblent son navire, annonçant ici une mesure pour plaire aux indépendants, ici une autre pour garder sa gauche, qui lui reproche de ne pas aller assez vite.

 

Pour les premiers, il a annoncé des baisses d’impôts pour les petites entreprises et la relance de l’effort d’investissement dans l’énergie nucléaire. Pour les seconds, l’imposition d’une surtaxe sur les banques et la fin de l’interdiction faite aux homosexuels déclarés de servir dans l’armée (interdiction compensée, il faut tout de même le remarquer, par celle de demander à un soldat de déclarer son orientation sexuelle ; « Ne demandez pas, ne dites pas »).

 

Tout cela a peut-être du mérite mais, de toute manière, il appartiendra au Congrès d’en débattre et de l’approuver si cela doit devenir loi. Toutes ces annonces – qui ont fait du discours d’Obama l’un des discours sur l’Etat de l’Union les plus longs de l’histoire – n’avaient donc aucune portée pratique.

 

Ce n’est pas cela que les auditeurs attendaient, mais une réponse à la question : « Quel est le nouveau plan de marche face à la triple crise diplomatique, économique et politique ? Quelle est la position stratégique du Président ? ».

 

A cette question, Obama a répondu : « Je n’abandonne pas ». Ce qui, en termes plus clairs, peut se traduire par : « On continue comme avant ».

 

En politique internationale, il s’est congratulé des résultats de sa première année et n’a rien annoncé de nouveau pour l’avenir, si ce n’est que l’Iran « va être confronté à des sanctions accrues ». Quand le principal problème du monde est traité par la formule la plus creuse de tout un discours, cela provoque rarement des tremblements de panique chez l’ennemi ainsi menacé.

 

En politique économique, il a annoncé un « gel » des dépenses publiques… tout en précisant immédiatement que ce « gel » ne commencerait qu’en 2011 et qu’il ne concernerait ni les dépenses militaires, ni les dépense de retraite et de santé, qui sont le principal moteur de l’explosion des dépenses.

 

Vu le montant exceptionnel de l’augmentation des dépenses prévue pour 2010 (voir plus bas), le Président se livrait manifestement à la manœuvre que les experts en science politique appellent « se foutre du monde ».

 

Mais c’est son analyse de la situation politique qui a le plus surpris. Une semaine après qu’un Républicain de droite, total inconnu quelques semaines plus tôt, avait réussi à remporter un siège de Sénateur dans l’Etat le plus Démocrate du pays, en promettant d’arrêter la réforme du système de santé… le Président a appelé le Congrès à poursuivre cette réforme.

 





« Laissez-moi maintenant vous expliquer pourquoi j’avais raison depuis le début… »

 

Cette décision d’Obama est parfaitement ahurissante. Certes, il y a encore, en théorie, un moyen de faire voter la loi : dans un premier temps, le Sénat amende le texte qu’il a déjà voté (il suffit pour cela de 51 voix et non 60) pour le rendre conforme à ce que la Chambre des Représentants peut accepter.

 

Et dans un deuxième temps, les Représentants votent à l’identique, sans aucune modification, le même texte. Dès l’élection de Brown, les Speakers des deux Chambres, Nancy Pelosi et Harry Reid, avaient envisagé d’utiliser cette technique.

 

Mais enfin, quel message Obama essaie-t-il de faire passer à ses troupes ? Entre 55 et 58% des Américains, selon les sondages, sont hostiles à ce projet de loi. Les électeurs hostiles sont bien plus motivés que ceux qui lui sont favorables – assez motivés pour faire voter Neuilly à gauche, pardon, le Massachusetts à droite.

 

Dans dix mois, tous les Représentants et un tiers des Sénateurs se représenteront devant leurs électeurs… Et le Président leur demande de bien vouloir prendre cette dynamite politique et aller se faire exploser avec elle pour son bon plaisir ? « Ce projet est important pour moi. Merci de bien vouloir sacrifier vos carrières à mon ego, bons et loyaux serviteurs ». Quelles chances de succès Obama croit-il donc avoir ?

 

Le sentiment d’une Maison Blanche coupée de la réalité a été encore renforcé, lundi dernier, lorsqu’Obama a présenté le budget américain pour 2010 et les prévisions budgétaires jusqu’à 2020.

 

Première surprise : le déficit pour 2010 sera presque exactement identique au déficit record (1 400 milliards de dollars ou 10 % de la création de richesse nationale) enregistré en 2009 et justifié jusque là par les nécessités de la sortie de crise.

 

Avec une dépense de base fixée en 2010 au plus haut niveau jamais atteint, et comprenant encore des programmes « exceptionnels » au titre du stimulus, malgré la sortie de crise, le « gel » annoncé par le Président pour les années suivantes cesse totalement d’avoir le moindre caractère sérieux.

 





Deuxième surprise : par rapport aux prévisions de l’an dernier, les déficits prévus chaque année sur 2011-2020 sont encore augmentés.

 

(Ces déficits sont en forte baisse, tout de même, par rapport à 2009-2010 ; on ne parle plus que de 500 à 700 milliards par an, soit, tout de même, le double ou davantage du plus mauvais résultat de Bush).

 

L’an dernier à la même époque, la Maison Blanche estimait que la prochaine décennie verrait une augmentation de 7 100 milliards de dollars de la dette publique. Un an plus tard, l’estimation est passée à 9 100 milliards.

 

Cet abandon de plus en plus complet de toute discipline budgétaire (qui doublerait en une décennie la dette accumulée par les Etats-Unis en deux cent quarante ans !) est annoncé aux Américains alors même que l’inquiétude devant l’explosion de la taille (et des coûts) du gouvernement est devenue – tous les sondages le confirment – l’un des arguments les plus forts de l’opposition Républicaine devant l’électorat.

 

C’est comme si le Président avait choisi les deux sujets sur lesquels l’opposition est la plus forte (réforme de l’assurance-santé et dette publique) et décidé d’investir toute son énergie dans un immense bras d’honneur au peuple américain.

 

Pour lui, ce n’est pas forcément une stratégie suicidaire : la campagne pour sa réélection n’est prévue qu’en 2012, et même s’il n’obtient pas gain de cause sur ces sujets d’ici là, il pourra toujours se présenter devant les électeurs comme un homme de principe.

 

Mais pour les Représentants et Sénateurs Démocrates qui sont sur le point de commencer leur propre campagne de réélection, la stratégie choisie par le Président a un sens précis : Obama est devenu leur principal obstacle – donc, du point de vue politique, leur principal ennemi.

 

Quand les choix du chef deviennent si manifestement contraires aux intérêts de ses troupes, celles-ci n’ont plus qu’une chose à faire (à moins de le démettre, ce qui n’est pas possible en l’espèce) : l’ignorer.

 

Au cours des prochains mois, on peut donc s’attendre à ce que les Démocrates du Congrès, de plus en plus, écoutent avec respect le Président avant voter de façon directement contraire à ses instructions, en fonction de ce que les électeurs leur diront.

 

L’autorité d’Obama sur le parti au pouvoir sera donc affaiblie, et pourrait même être ouvertement contestée. Les événements de la dernière semaine ne marquent pas encore la fin de la domination Démocrate en Amérique ; mais ils ont déjà sonné le glas de celle d’Obama sur le parti Démocrate.

 

 

 

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